Le film SERPICO réalisé par Sydney Lumet, sorti en 1973, est un de mes films préférés. Pas à cause de l’acteur Al pacino qui interprète le personnage de Serpico. Al Pacino a une voix nasillarde, une voix de Marx Brothers et un jeu nerveux compliqué trop tourné vers lui-même selon moi qui personnellement me gênent. Pour l’anecdote, le film fut tourné à l’envers, de la fin du scénario en remontant au début pour permettre l’évolution de la coiffure du personnage. Al Pacino termine le film en inspecteur hirsute, au look soixante-huitard alors qu’il le commence avec des cheveux coupés sagement comme il sied à un policier des rues tout juste sorti de l’école de police. Au fur et à mesure que le tournage avançait, le coiffeur coupait petit à petit les cheveux de l’acteur.
J’aime ce film parce que c’est une réalisation géante. C’est une fresque sur la police de New-York dans les années 60, à l’époque de sa corruption à grande échelle et de l’essor de la drogue. On y trouve un nombre incroyable de seconds rôles masculins qui entourent Al Pacino, il s’agit principalement de ses collègues cops (mot américain pour flics).
Je rappelle brièvement l’histoire. Frank Serpico est un jeune américain d’origine italienne (dans une séquence il parle italien avec sa mère qui ne connaît que cette langue, même à l’hôpital où Serpico blessé est amené, le père de Serpico traduira en italien le diagnostic du médecin à sa femme). Serpico est un flic intègre et idéaliste. Il va s’apercevoir que la presque totalité de la police de New-York est corrompue et touche des pots de vin. Que les policiers sont encadrés par des supérieurs qui laissent faire, au service d’une administration qui souhaite laisser la population dans l’ignorance de ce délabrement. Rongés par des démissions généralisées, les cops sont livrés à eux mêmes et s’entendent entre eux pour se répartir les gains. Les cops sont devenus des malfrats eux aussi.
Serpico qui refuse de toucher des pots de vin, continue son travail courageusement et comme il l’entend. Il introduit une nouvelle façon d’enquêter dans les rues en s’habillant comme les New-Yorkais pour mieux se fondre parmi eux. À cause de son goût des inventions vestimentaires ses collègues le suspectent d’ambiguïté. La virilité est la loi dans la police de New-York. La fausse virilité bien sûr.
Serpico est rejeté comme le mouton noir. Ses demandes de mutations n’y changent rien. Ses réussites personnelles non plus. Serpico s’adresse à sa hiérarchie, à des fonctionnaires de plus en plus élevés pour dénoncer la corruption et le harcèlement dont il est victime. En vain.
Ayant peur que Serpico réussisse à les dénoncer, les cops n’appellent pas les secours quand celui-ci reçoit une balle lors d’une descente chez des dealers de drogue. Ils trouvent là le moyen de faire disparaître ce témoin gênant ou de lui donner une représaille insoupçonnable.
C’est ce qui est arrivé au vrai Frank Serpico. Car ce film est tiré d’un roman éponyme inspirée d’une histoire vraie, la croisade du vrai cop Frank Serpico contre la corruption policière dans le New-York des années 60. Lors d’une intervention, il reçut une balle en pleine tête et ses collègues n’appelèrent pas le numéro qu’on leur recommande d’appeler dans ce cas, pour le punir de ne pas être comme eux ou en finir avec lui. C’est un vieux résident de l’immeuble qui appela les urgences. Le vrai Serpico, déçu par ses supérieurs et l’administration, s’en alla au journal Le New York Time pour tout raconter de cette gangrène. Les révélations du New York Time firent leur effet. On créa une commission indépendante, la commission Knapp pour enquêter et on purga la police de New-York.
L’ancien paria démissionna de la police, voyagea beaucoup, et vit maintenant dans une petite maison de bois à deux heures de New-York, entouré d’un jardin avec des chèvres. Il semble un brin mystique.
Les femmes ne sont pas à l’honneur dans le film SERPICO, nous sommes dans les années 70. La première femme qui partage la vie de Serpico est une comédienne rencontrée dans un cours à l’université, un cours de littérature où le professeur parle de Don Quichotte (Ce n’est pas un hasard, Serpico va se battre contre des moulins comme le personnage créé par Cervantes). Cette première femme choisit finalement la sécurité professionnelle et affective. Elle abandonne son métier de comédienne et se marie avec un autre homme. La séquence où elle le lui annonce est drôle, non pas parce qu’ils sont nus en train de prendre un bain dans la même baignoire mais parce qu’au second plan, le gros chien de Serpico disparaît de la pièce aux mots de rupture de la femme, comme s’il ne voulait plus entendre ou craignait une dispute.
La seconde femme est une infirmière d’hôpital qui habite l’immeuble mitoyen du sien. La relation est plus profonde et Serpico en est réellement amoureux mais elle ne supporte pas son investissement professionnel, son délabrement moral suite au harcèlement de ses collègues (Serpico ne communique plus qu’avec des animaux, son chien, une souris renifleuse et un perroquet autiste), à la violence contaminante et elle le quitte.
Ce guerrier est seul, enterré affectivement et moralement (son appartement est en bas d’un immeuble, dans ces caves habitées à New-York où on descend chez soi par un escalier sur la rue).
La musique de Mikis Théodorakis est tendre (curieusement pour un polar) dès le début du film. Le compositeur n’en a pas rajouté dans les scènes de violence. La musique colle à la bonté de Serpico.
La lumière est toute en clairs-obscurs dans les intérieurs, donnant à l’être humain sa part d’ombre, les visages ont un côté éclairé et l’autre dans l’ombre. Toutes les communautés émigrées blanches sont mouillées dans cette histoire et baignent démocratiquement dans le clair-obscur.
Le décor est géant dans ce film. Le décor est selon moi très important pour la réalisation au cinéma. Je le considère comme un personnage dans le film. Un personnage qui va impacter directement l’inconscient du public du message du réalisateur. La couleur rouge est présente dans le décor et les vêtements du film de Sidney Lumet d’une manière singulière. Je parle de la couleur rouge pure non mélangée à d’autres.
Elle commence par être extérieure, ensuite elle va rentrer dans le corps de Serpico et aura disparu de la pellicule. Elle représente le passionnel de la ville de New-York à cette époque, son agressivité. Un passionnel, une violence qui cerne Serpico.
Dans les premières séquences, Serpico reçoit son diplôme de policeman, à la sortie de la cérémonie, c’est Marianne, une cousine ou une amie de la famille Serpico qui le photographie. On la remarque à la remise du diplôme où elle se lève pour le photographier une première fois. Elle porte un tailleur rouge. Plus tard, on apprendra que Serpico ne tient pas à la fréquenter parce que c’est une fille de policier, avec un oncle et un frère policiers. Serpico n’aime pas les castes. C’est un esprit indépendant.
Serpico gare sa voiture rouge devant le commissariat de sa première affectation. Serpico se déplace dans sa voiture rouge. Une femme arrêtée et qu’on fait monter dans une fourgon a une robe rouge. Les immeubles où les cops interviennent sont souvent rouges sang. Un escalier en bois où monte Serpico qui suit son collègue qui poursuit un black au pantalon rouge, est rouge. Chez sa mère, Serpico emballe dans du papier journal les pions rouges d’un jeu d’échec qu’on retrouvera chez lui.
Aux deux tiers du film, la couleur rouge s’absente du décor, elle est entrée dans le corps délabré de Serpico et en ressort à la fin par son sang d’homme blessé.
La dernière image est forte. Serpico est assis sur le quai, avec son chien et son sac devant un immense cargo au départ qu’on découvre par un zoom arrière. Il faut remarquer la petitesse de son billet de voyage en couleur qui dépasse de son sac noir, sa petitesse par rapport à l’immensité du cargo à quai. Cela nous permet d’aller de la petitesse à l’infini comme l’a fait le cheminement du film. C’est aussi la seule tache de couleur, le seul espoir. Serpico désenchanté quitte New-York, voire les Etats-Unis.
Serpico est un film engagé, frontal. Sidney Lumet pensait que c’est la vérité qui nous conduit à la réalité. Sidney Lumet a souvent dénoncé les institutions américaines (Douze hommes en colère, Network, Main basse sur la télévision, À bout de course, Le prince de New-York).
Je trouve qu’il filme New-York mieux que Woody Allen.
Comment se comporte la police de New-York aujourd’hui ? Le film Serpico est-il toujours d’actualité ?
Il paraît que la criminalité de la ville a réellement baissé. Peut-être. Mais pensons à toutes ces exactions récentes dans le pays contre des Blacks : les événements de la ville de Ferguson, Michael Brown, Wonderick Myers, plus avant Rodney King, Trayvon Martin, Walter Scott et Eric Harris, Freddie Gray, récemment Sandra Bland au Texas, Tamir Rice à Cleveland… et à la justice américaine qui se fait remarquer pour ses acquittements de policiers.
Aujourd’hui ce n’est plus la corruption mais la brutalité sans justification et la violence raciale qui rongent la police américaine. Il faudrait un autre Serpico. Il faudrait que les Blancs se réveillent.
Merci Sidney Lumet.
Christine Riche
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