« L’ETREINTE DU SERPENT » est un film du colombien Ciro Guerra, sorti en décembre 2015. Ce film est précieux. Il ne s’agit pas d’un documentaire mais d’une fiction. Il relate l’amitié de Karamakate, un chaman amazonien, avec l’ethnologue allemand Theodor Koch-Grünberg et le biologiste américain Richard Evans Schultes qui viennent à sa rencontre à trente ans d’écart. Le film s’inspire librement des carnets de Theodor.
Les deux scientifiques ont ceci de commun qu’ils veulent apprendre à « Rêver » et Karamakate fait face à leur quête semblable à trente ans de distance.
Le « Rêve » c’est la connaissance non religieuse, c’est la libération de l’Esprit.
Les deux rencontres sont enchâssées l’une dans l’autre d’une manière envoûtante, au fil de l’eau, le long de la forêt Amazonienne dans le département du Vaupés Colombien à la frontière du Brésil.
Le passé et le présent se mêlent sortant le récit cinématographique des schémas traditionnels et lui apportent une note jouissive. Cela donne une impression de récit cyclique. La même chose revient. Karamakate est replacé devant le même choix, transmettre ou non son savoir en dehors de sa tribu, transmettre ou pas son savoir aux « blancs ».
(1907) Karamakate jeune chaman s’est retiré dans la forêt où il vit seul. Il est l’unique rescapé de sa tribu décimée par les colons venus chercher le Latex de l’Hévéa (l’essor industriel en Europe est à l’origine d’une fièvre du caoutchouc en Amazonie entre 1881 et 1912 avec un sursaut à la seconde guerre mondiale amenant esclavage, massacre et dénaturation des populations autochtones) et les prêtres espagnols venus évangéliser ces diables.
Karamakate est approché en pirogue par un indien qui s’occupe de Theodor, un ethnologue allemand venu collecter les savoirs ancestraux. Théodore est un être bon, voulant le bien des indiens (l’épisode de la boussole le prouve). Il est affaibli par la malaria et l’assistant indien demande l’aide de Karamakate « le bougeur de mondes ». Karamakate refuse car l’homme blanc a détruit son monde. Karamakate cède quand l’ethnologue lui assure qu’il reste des gens de sa tribu quelque part, il les a rencontrés. Karamakate est troublé et accepte de s’intéresser à Theodor s’il l’emmène vers les siens. Il trouve que Theodor est très malade, seule la Yakruna, une plante rare très puissante peut lui donner accès au « Rêve » qui pourrait le guérir. Ils partent ensemble à la recherche de la Yakruna et des indiens survivants et l’amitié naît entre eux trois au grand dam de Karamakate. Sur le chemin, le trio en pirogue rencontre des indiens détruits par les évangélistes chrétiens et les colons du Latex. Le corps de Karamakate est beau, musclé, nu, paré de plumes avec un collier de dents de tigres et d’Opaline. Il contraste avec ces indiens dont le corps est recouvert de vêtements occidentaux.
(1939) Karamakate vieux est devenu un « Chullachaqui », un être vide, un humain dépourvu de sentiments et d’émotions à cause de l’extrême solitude dans laquelle il a vécu. Il est toujours nu mais il a maintenant du ventre et il semble éteint.
Evans vient à sa rencontre dans une pirogue et seul. Il veut étudier les plantes et apprendre à « Rêver » lui aussi. Il a dans ses bagages les carnets originaux remplis de dessins et de notes de Theodor. Il montre la photo de Karamakate jeune que Theodor avait fait de lui en 1909. Il veut trouver la Yakruna dont Theodor parle dans ses carnets et demande l’aide de Karamakate. Karamakate dit « Vous êtes un seul homme ! ». Mais le chaman a tout oublié de ses pouvoirs.
Evans va redonner à Karamakate les secrets ancestraux qu’il a oublié et que Theodor avait scrupuleusement noté. Etrange retour des choses.
Se basant sur les cartes de Theodor ils partent en pirogue pour trouver la Yakruna.
Ils ne sont plus trois mais deux maintenant dans la pirogue mais l’amitié naît aussi (encore, cyclique) au grand dam d’Evans cette fois. Karamakate et Evans repassent dans les mêmes endroits et retrouvent les indiens et leurs descendants encore plus aliénés.
(1907) Sur le chemin, Karamakate n’arrive pas à faire « Rêver » Theodor du pouvoir qui le soignerait. Peut-être aussi ne veut-il pas réellement l’initier par la Yakruna. Sur le chemin cependant on s’aperçoit que le chaman s’ouvre à ce blanc désintéressé.
Malheureusement, arrivant dans un village indien où des survivants de sa tribu pourraient se trouver on découvre que la Yakruna est la fleur d’un super Hévéa et que les colons du coin se sont lancés dans sa plantation alors que cette plante sacrée doit rester sauvage. De rage, pour en finir avec cette récupération du sacré, Karamakate met le feu aux plantations d’Hévéa sous les yeux horrifiés de Theodor.
(1939) Peu à peu Karamakate se remémore ses pouvoirs, sort de sa léthargie, initie Evans à la pensée indienne qui n’est autre que Quantique. « Il n’y a pas que deux rives à ce fleuve mais 500, 1000, un enfant le voit, il n’y a que les occidentaux à ne pas le voir. » Il y a la vision intuitive indienne qui nous fait défaut. Il y a des tas de mondes au même endroit, tout se décline à l’infini.
Karamakate et Evans gravissent une montagne et trouvent le dernier pied d’Hévéa sur lequel est posée une unique Yakruna. Evans avoue n’être venu que pour rapporter des graines de cet Hévéa plus fort que les autres parce qu’il y a une guerre au loin qui a besoin de caoutchouc. Karamakate prend cela avec philosophie. « Les blancs ne sont que des gens intéressés. »
Sans doute parce qu’il est à la fin de sa vie, Karamakate lâche prise. Il offre la dernière Yakruna au blanc. Il fait une préparation de la fleur sur le feu et initie Evans au « Rêve » du Jaguar, un des plus hauts. «Je t’ai déjà tué des centaines de fois, tu m’as déjà tué des centaines de fois dans d’autres vies. Il semble que je ne devais pas initier les gens de ma tribu mais toi qui me le demande. Rapporte leur plus que ce qu’ils demandent, rapporte leur ça. A toi d’en faire quelque chose ou bien de te perdre. » (Theodor lui s’est perdu.)
Evans se réveille seul et différent. (image du nuage de lucioles devant lequel il s’arrête)
Karamakate jeune « part ». Il quitte sa terre remplie de forces mystérieuses. Il est dévoré par une étoile. (belles séquences numériques du Cosmos, des bras d’une étoile ou d’une Galaxie, d’Adn et d’enfant dans la matrice du cosmos)
Ce film m’a transportée, m’a apaisée, je ne sais pas entièrement pourquoi. On en sort touché par sa grâce. Karamakate vieux parle avec une fermeté douce de libérer l’Esprit. C’est un film parcouru de bout en bout par le besoin vital de transmettre.
La composition de Nascuy Linarès est une polyphonie musicale, faite d’accompagnements effacés et de pulsations discrètes qui laissent la part belle à ces mystères qui nous dépassent.
Christine Riche
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